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lundi 13 octobre 2014

LE BERNIN (5) : APOLLON ET DAPHNÉ

Cette statue fait partie des quatre œuvres qui furent effectuées pour le cardinal Scipion Borghese. C'est une illustration d'un des récits des métamorphoses d'Ovide dont des extraits sont cités en note (1). Pour se venger d'Apollon qui l'avait insulté en le méprisant, Éros, décocha deux flèches, l'une d'or sur Apollon pour enflammer son cœur, l'autre de plomb sur Daphné, fille du fleuve Pénée afin de susciter en elle la haine de cet amour. Pressée par Apollon, Daphné n'a d'autre choix que de fuir, il s'en suit une poursuite à la course. Au moment où Apollon saisit enfin Daphné, celle-ci implore son père de la délivrer, c'est alors que Pénée la change en un laurier. 

Cette sculpture est si surprenante qu'il est nécessaire de la représenter au moins sur deux côtés :

Le Bernin va choisir de représenter l'épisode le plus difficile de cette histoire, l'instant où Apollon saisit Daphné qui se métamorphose. Les  caractéristiques décrites lors de la présentation du David, vont encore s'amplifier :
   . L'expressivité du regard qui s'irradie dans tout le corps en modelant sa forme,
   . la violence des sentiments qui anime les protagonistes,
   . La tension qui se dégage des corps en mouvement représentée par de violentes torsions de tous les muscles obtenues grâce à l'emploi des courbes et des spirales,
   . la grâce et le sensualisme qui se dégagent des corps par ce même procédé.
   . Le sens de l'effort poussé à l'extrême dégageant une impression d'énergie latente.

Tout cela était déjà présent dans son David ; dans Apollon et Daphné, le Bernin  va ajouter deux éléments  :
   . L'influence du vent qui se joue des personnages,
   . L'importance de la lumière qui va faire ressortir les courbes et amplifier cette impression de mouvement que dégage l'œuvre.

Dès cette époque, le Bernin atteint la plénitude de son esthétique tant au niveau des techniques qu'a celui des objectifs qui les sous-tendent. Il se produira ensuite une évolution de son art à trois points de vue :
   . La transposition de ces caractéristiques dans l'architecture,
   . La représentation de sentiments beaucoup complexes au fur et à mesure que le Bernin progressera dans sa recherche d'expressions empreintes de spiritualité : il évoquera alors la prière, la quête d'intercession, l'extase et même le moment ultime du passage de la vie à la mort.
   . La transposition du vent et de la lumière réels au monde divin : le vent devenant le souffle de Dieu, la lumière devenant l'émanation de sa puissance.

Apollon est sculpté à l'instant fugitif de la conjonction de deux mouvements : il termine sa course et attrape Daphné :
   . Il se trouve encore dans la posture de la course : le dieu semble voler avait écrit Ovide, c'est exactement ce que le Bernin a représenté : le pied d'appui est à peine posé sur le sol, l'autre jambe est encore en l'air préparant le mouvement suivant, le corps est légèrement penché en avant comme il sied à un coureur. Les cheveux sont relevés par le déplacement d'air.
   . Pourtant, la course vient de se terminer puisque le dieu vient de saisir d'une main le flanc de Daphné, il est si près d'elle que " déjà son haleine brûlante agite ses cheveux flottants."

Le mouvement de cette course effrénée est rendu en particulier par la tunique du dieu, qui enveloppe son corps en spirale : est-ce dû au vent ou à la rapidité de la poursuite ? Sans doute les deux à la fois. Cette tunique en spirale permet de corriger l'aspect plutôt longiligne du dieu.

Le visage d'Apollon est représenté selon les proportions utilisés par l'art grec, il est à peine expressif même si on peut y déceler la satisfaction de s'être emparé de Daphné et l'étonnement de voir son corps commencer sa métamorphose en particulier au niveau de ses cheveux qui se transforment en branches. Il ne s'agit cependant pas d'une simple copie de l'art antique comme en témoigne la comparaison entre le visage de l'Apollon du Belvédère et celui de l'Apollon du BERNIN.

Ainsi, la représentation d'Apollon fige dans le marbre un instant fugace qui pourrait être incertain quant à ce qu'il adviendra si l'artiste ne donnait pas les clés de ce qui va se passer avec la soudaine métamorphose de Daphné.

LE TEXTE D'OVIDE
(1) fille du fleuve Pénée, Daphné fut le premier objet de la tendresse d'Apollon. Cette passion ne fut point l'ouvrage de l'aveugle hasard, mais la vengeance cruelle de l’Amour irrité. Le dieu de Délos, fier de sa nouvelle victoire sur le serpent Python, avait vu le fils de Vénus qui tendait avec effort la corde de son arc : "Faible enfant, lui dit-il, que prétends-tu faire de ces armes trop fortes pour ton bras efféminé ?

 L'Amour répond : "Sans doute, Apollon, ton arc peut tout blesser; mais c'est le mien qui te blessera; et autant tu l’emportes sur tous les animaux, autant ma gloire est au-dessus de la tienne"... il tire de son carquois deux flèches dont les effets sont contraires; l'une fait aimer, l'autre fait haïr. Le trait qui excite l'amour est doré; la pointe en est aiguë et brillante : le trait qui repousse l'amour n'est armé que de plomb, et sa pointe est émoussée. C'est de ce dernier trait que le dieu atteint la fille de Pénée; c'est de l'autre qu'il blesse le cœur d'Apollon. Soudain Apollon aime; soudain Daphné fuit l'amour :

Cependant Apollon aime : il a vu Daphné; il veut s'unir à elle : il espère ce qu'il désire... Il voit les cheveux de la Nymphe flotter négligemment sur ses épaules : Et que serait-ce, dit-il, si l'art les avait arrangés ? Il voit ses yeux briller comme des astres; il voit sa bouche vermeille; il sent que ce n'est pas assez de la voir. Il admire et ses doigts, et ses mains, et ses bras plus que demi nus; et ce qu'il ne voit pas son imagination l'embellit encore. Daphné fuit plus légère que le vent... emportée par l'effroi,... Alors de nouveaux charmes frappent (les) regards d'Apollon : les vêtements légers de la Nymphe flottaient au gré des vents; Zéphyr agitait mollement sa chevelure déployée, et tout dans sa fuite ajoutait encore à sa beauté.

... l’Amour lui-même.. excite (Apollon) sur les traces de Daphné; il les suit d'un pas plus rapide. tels sont Apollon et Daphné, animés dans leur course rapide, l'un par l'espérance, et l'autre par la crainte... Le dieu paraît voler, soutenu sur les ailes de l'Amour; il poursuit la nymphe sans relâche; il est déjà prêt à la saisir; déjà son haleine brûlante agite ses cheveux flottants.

Elle pâlit, épuisée par la rapidité d'une course aussi violente, et fixant les ondes du Pénée : "ô mon père, secourez-moi ! ô terre, ouvre-moi ton sein, ou détruis cette beauté qui me devient si funeste" ! À peine elle achevait cette prière, ses membres s'engourdissent; une écorce légère presse son corps délicat; ses cheveux verdissent en feuillages; ses bras s'étendent en rameaux; ses pieds, naguère si rapides, se changent en racines, et s'attachent à la terre : enfin la cime d'un arbre couronne sa tête et en conserve tout l'éclat.

Apollon l'aime encore...: "Eh bien ! dit le dieu, puisque tu ne peux plus être mon épouse, tu seras du moins l'arbre d'Apollon. Le laurier ornera désormais mes cheveux, ma lyre et mon carquois.. "

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