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dimanche 2 novembre 2014

LA VIE DE SAINTE THÉRÈSE D'AVILA (3)

L'EXTASE

Thérèse d'Avila tente d'expliquer cette notion dans son autobiographie. Le texte en est, dans cette partie, d'une grande complexité, à la fois parce que pour mieux expliquer l'inexplicable, elle effectue de continuelles digressions complementaires, et surtout par le fait qu'il est difficile sinon impossible de rendre compte par des mots et des phrases d'une telle expérience.

Pour qualifier l'extase, Thérèse utilise divers termes  : élévation, ravissement (au deux sens de ce mot, rapt et joie intense), vol (au deux sens du terme également), enlèvement de l'esprit.

L'extase est d'abord ressenti comme un véritable rapt : " Prévenant toute pensée et toute préparation, il fond souvent sur vous avec une impétuosité si rapide et si forte, que vous voyez, vous sentez cette nuée vous saisir, et cet aigle puissant vous emporter sur ses ailes."

Non seulement, ce rapt est rapide mais il se produit soudainement sans préparation particulière, Il est impossible d'y résister :
     . On  comprend que l'on est enlevé, mais on ne sait où l'on va ; de sorte que la faible nature éprouve à ce mouvement, si délicieux d'ailleurs, je ne sais quel effroi dans les commencements. L'âme doit montrer ici beaucoup de courage ;  Il faut, en effet, qu'elle ose tout risquer, advienne que pourra, qu'elle s'abandonne sans réserve entre les mains de Dieu, et se laisse conduire de bon gré où il lui plaît; car on est enlevé, quelque peine qu'on en ressente. 
     . J'en éprouvais une si vive, par crainte d'être trompée, que très souvent en particulier, mais surtout quand j'étais en public, j'ai essayé de toutes mes forces de résister. Parfois, j'obtenais quelque chose ; mais comme c'était en quelque sorte lutter contre un fort géant, je demeurais brisée et accablée de lassitude. D'autres fois, tous mes efforts étaient vains; mon âme était enlevée" 

La seconde étape, si tant est que l'on puisse utiliser ce terme d'étape, est celle de l'extase proprement dite : " dans cet état. je cherchais dans ma pensée ce que l'âme pouvait faire pendant ce temps. Notre Seigneur me dit ces paroles: « Elle se perd tout entière, ma fille, pour entrer plus intimement en moi; ce n'est plus elle qui vit, c'est moi qui vis en elle" 

Cette phrase ne peut se comprendre qu'à la lumière des principes aristotéliciens :
   . Le corps est totalement hors du coup.
   . Les sens sont annihilés,
   . L'intellect-passif dans toutes ses composantes, volonté raison, entendement imagination, mémoire ... sont hors circuit,
   . Seul l'intellect-agent, l'âme immortelle, vit mais c'est Dieu qui vit en elle comme s'il s'agissait d'une fusion totale.

La question se pose ensuite de savoir si l'âme a des visions ou entend des paroles divines pendant qu'elle est ravie, " ce n'est jamais pendant que l'âme est unie à Dieu dans le plus haut degré du ravissement : car alors, toutes les puissances de l'âme étant entièrement perdues en Dieu, elle ne peut ni voir, ni écouter, ni entendre. Mais une fois que ce temps si court est passé, l'âme persévère encore dans le ravissement; elle demeure presque sans action; elle est comme absorbées et incapables de raisonner ; et c'est alors qu'elle entend les paroles divines."

Cette nouvelle idée exprimée par Thérèse décrivant la sortie d'extase s'explique, comme la précédente grâce à l'aide des principes aristotéliciens : alors que le corps et les sensations restent hors circuit, il se produit un "réveil partiel de l'intellect-passif " sous la double forme de la volonté et de l'entendement qui peut alors recevoir les paroles que Dieu adresse à l'âme.

Ces paroles sont parfaitement distinctes, mais on ne les entend pas des oreilles du corps; l'âme, néanmoins, les entend d'une manière beaucoup plus claire que si elles lui arrivaient par les sens. On a beau résister pour ne pas les entendre, tout effort est inutile. Pour la parole humaine, il dépend de nous de ne pas l'entendre, nous pouvons fermer nos oreilles ; nous pouvons encore concentrer notre attention sur un autre objet, de manière à n'entendre qu'un son confus, sans saisir le sens de ce qui est dit. Mais pour les paroles que Dieu adresse à l'âme, il n'y a aucun moyen de ne pas les entendre. Malgré nous, elles nous forcent à écouter, et obtiennent de notre entendement une attention parfaite à tout ce que Dieu veut lui dire; il ne sert de rien ici de vouloir ou de ne pas vouloir... 

l'âme y trouve exprimées des pensées élevées, que, même au sein du plus profond recueillement, elle n'aurait jamais été capable de concevoir.

Pendant qu'elle est ainsi en extase, Thérèse décrit ce qui se passe avec son corps, qui comme je l'ai dis, est mis hors-circuit. Cette description est effectuée à deux niveaux : à celui de ses sensations personnelles mais aussi selon les récits que lui font les témoins quand l'extase se produit en public.

L'âme  et les sensations corporelles sont "déconnectées" l'une de l'autre : tandis que l'âme s'élève, le corps reste sur terre perdant toute ses capacités :
     . un espèce d’évanouissement, peu à peu, enlève au corps la respiration et toutes les forces.
     . le moindre mouvement des mains n'est plus possible.
     . Les yeux se ferment, sans qu'elle veuille les fermer; et si Thérèse les tient ouverts, elle ne voit presque rien.
     . Elle est incapable de lire, en eut-elle le désir; elle aperçoit bien des lettres, mais comme l'esprit n'agit pas, elle ne peut ni les distinguer ni les assembler.
     . Quand on lui parle, elle entend le son de la voix mais elle ne comprend pas ce qu'elle entend.
     . Elle tâcherait en vain de parler, parce qu'elle ne saurait ni former ni prononcer une seule parole
     . l'âme semble ne plus animer le corps. On s'aperçoit d'une manière très sensible que la chaleur naturelle va s'affaiblissant, et que le corps se refroidit peu à peu,
     . Souvent mon corps en devenait si léger, qu'il n'avait plus de pesanteur; quelquefois c'était à un tel point, que je ne sentais presque plus mes pieds toucher la terre. Tant que le corps est dans le ravissement, il reste comme mort, et souvent dans une impuissance absolue d'agir. Il conserve l'attitude où il a été surpris.
     .  Si l'on méditait auparavant sur quelque mystère, il s'efface de la mémoire comme si jamais on n'y avait pensé.
     .  Si on lisait, on perd tout souvenir de sa lecture, et on ne peut plus y fixer l'esprit. Il en est de même pour les prières vocales.
    . Quant à l'entendement, s'il entend, c'est par un mode qui lui reste inconnu; et il ne peut rien comprendre de ce qu'il entend.

Il arrive cependant que l'extase puisse entraîner aussi le corps comme en témoignent deux extraits ci-dessous :
     . "mon âme était enlevée, ma tête suivait presque toujours ce mouvement sans que je pusse la retenir, et quelquefois même tout mon corps était enlevé de telle sorte qu'il ne touchait plus à terre."
     . Au commencement, je l'avoue, j'étais saisie d'une excessive frayeur en voyant ainsi mon corps enlevé de terre. Car, quoique l'âme l'entraîne après elle avec un indicible plaisir quand il ne résiste point, le sentiment ne se perd pas ; pour moi, du moins, je le conservais de telle sorte, que je pouvais voir que j'étais élevée de terre... (mon amour de Dieu) redouble, en voyant jusqu'à quel point Dieu porte le sien à l'égard d'un ver de terre qui n'est que pourriture. Car non content d'élever l'âme jusqu'à lui, il veut élever aussi ce corps mortel, ce vil limon, souillé par tant d'offenses.

Thérèse mentionne ensuite les conséquences sur le corps et âme de la sortie de l'extase :
   . L'épuisement du corps qui reste longtemps sans force.
   . Le tourment pour l'âme  de rentrer dans la vie.
   . l'âme découvre très clairement le néant de tout ce qui est ici-bas, et le peu d'estime qu'on doit en faire. Désormais elle ne veut plus avoir de volonté propre ; elle voudrait même ne plus avoir de libre arbitre (pour le choix entre le bien et le mal), afin d'être délivrée des combats qu'il lui suscite.
   . L'âme voit de quel aveuglement sont frappés les esclaves des plaisirs, et comment, par ces plaisirs, ils n'acquièrent, dès cette vie même, que des peines et des troubles amers. Quelle inquiétude ! quel peu de contentement ! comme ils travaillent en vain
!

Enfin citons cette phrase particulièrement explicite sur les effets de l'illumination : " En elle-même, l'âme découvre, à la lumière du Soleil divin, non seulement les toiles d'araignée ou les grandes fautes, mais encore les grains de poussière, si petits qu'ils soient. Elle a beau faire tous ses efforts pour tendre à la perfection, dès que ce Soleil l'investit de ses rayons, elle se trouve extrêmement trouble: semblable à l'eau dans un verre, qui, loin du soleil, semble pure et limpide, mais qui, exposée à ses rayons, paraît toute remplie d'atomes. Cette comparaison est parfaitement juste. Quand Dieu n'a pas encore accordé d'extase à l'âme, elle croit éviter avec soin toute offense, et faire pour son service tout ce qui dépend d'elle. Mais lorsque, dans l'extase, le Soleil de justice donne sur elle et lui fait ouvrir les yeux, elle découvre tant d'atomes d'imperfections qu'elle voudrait les refermer aussitôt " 

Il y a bien entendu beaucoup d'autres informations intéressantes dans l'autobiographie de sainte Thérèse, cependant, je n'en ai utilisé que ce qui me semblait nécessaire pour aborder la description de l'œuvre du BERNIN, la TRANSVERBERATION DE SAINTE THÉRÈSE, qui a été réalisée d'après le texte de l'autobiographie. Comme pour la  sculpture de Daphné, l'artiste a choisi de représenter la scène la plus difficile qui soit, une vision mi-extatique mi-réelle. Il en resulta une oeuvre magistrale, d'une surprenante beauté.

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