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vendredi 23 décembre 2022

Les intellectuels face à la conquête de l'Algérie de la monarchie de juillet (14) : PROSPER ENFANTIN

 L’ANALYSE DE LA SITUATION DE L’ALGERIE A LA FIN DE LA MONARCHIE DE JUILLET VUE PAR TROIS INTELLECTUELS

PROSPER ENFANTIN

CONCLUSION

  les théories de Prosper Enfantin concernant l’Algérie sont une application théorique des concepts fondamentaux du saint-simonisme et, plus généralement, du courant du socialisme utopique. Les idées défendues dans son livre montrent que ce courant de pensée, loin d’être une rêverie hors de la réalité, constitue, au contraire, un ensemble cohérent et réfléchi qui aurait pu faire évoluer  la société inégalitaire du capitalisme naissant pour créer une civilisation collectiviste plus juste et plus fraternelle.

Les théories d’Enfantin, tout comme celles de Fourier, seront appliquées pendant la deuxième République, elles échouèrent, tant au niveau des ateliers nationaux créés selon le modèle fouriériste des phalanstères qu’à celui de la création des colonies en Algérie.

Selon moi, les raisons de ces échecs ressortent de deux causes :

     . D’abord, les idées généreuses des socialistes utopiques étaient ressenties par les capitalistes émergents  comme préjudiciables à leurs intérêts : les moyens collectifs de production, s’ils se généralisaient, pourraient les priver à la fois d’une main d’œuvre corvéable et sous-payée et de débouchés pour leur production. Ainsi, les ateliers nationaux furent déconsidérés et la révolte des ouvriers, lors de leur fermeture en juin 1848, après quelques mois seulement de fonctionnement, fut durement réprimée par le général Cavaignac, l’un des promoteurs des enfumades en Algérie. La répression se solda par 4000 morts du côté des insurgés et 4000 déportations en Algérie.

     . Ensuite et surtout, Prosper Enfantin, tout comme les autres socialistes de l’époque, se faisaient une idée fausse de la nature de l’être humain, ils pensaient, à la manière de Thomas More et de Jean Jacques Rousseau, que l’homme était naturellement doué d’une nature altruiste et était capable de sacrifier son individualité au service de la communauté. Ce n’était pas le cas, comme le montra l’échec des colonies militaires en Algérie en 1847 que j’ai décrit préalablement.

 Karl Marx et Frédéric Engels en tireront une conclusion sans appel :  les conceptions du socialisme de l’époque, tentant de modifier progressivement la société, étaient irréalisables : de cette observation, naîtra l’idée qu’avant de mettre en place une société telle que la concevait Enfantin, il faudrait d’abord une période de luttes révolutionnaires avec la prise de pouvoir du prolétariat puis de dictature de ce prolétariat pour extirper l’esprit bourgeois avant de pouvoir passer à une société collectiviste plus juste et plus fraternelle.


Prochain article : conclusion générale sur la conquête de l’Algérie par la monarchie de juillet


mercredi 14 décembre 2022

Les intellectuels face à la conquête de l'Algérie de la monarchie de juillet (13) : PROSPER ENFANTIN

L’ANALYSE DE LA SITUATION DE L’ALGERIE A LA FIN DE LA MONARCHIE DE JUILLET VUE PAR TROIS INTELLECTUELS

PROSPER ENFANTIN

LE CONSTAT DE CE QUI A DÉJÀ ÉTÉ RÉALISÉ EN ALGÉRIE

LES COLONIES CIVILES. 

Tandis que « pour les colonies militaires…, il y avait beaucoup à conserver peu à détruire et fort peu à innover » du moins quant à la constitution de la propriété, dans « les colonies civiles, au contraire, je crois qu'il y a considérablement à innover, beaucoup à détruire et fort peu à conserver ».

 D’abord Prosper enfantin se livre à une sévère critique des systèmes de colonisation mis en place  dans les premiers temps de la conquête. Il montre que les trois formes d’expériences menées jusque-là ont été des échecs :

     . certains, appelés « barons d’Algérie », se sont fait octroyer de grandes concessions de terres, ou bien ont acheté de vastes propriétés, sur lesquelles ils ont placé ou voulu placer un nombre assez considérable de petits métayers, les réduisant quasiment en servage,

     . d’autres ont acheté, vendu, racheté, revendu, des maisons, des jardins, des terres, sans s'inquiéter de ces maisons, de ces jardins et de ces terres, dévastant les maisons, dépouillant les jardins et laissant les terres en friche. 

     . Les rares villages qui ont été créés, ont complètement échoué du fait de la méthode employée pour les créer : « Nous agissons à peu près d'une manière inverse de ce qu’il convient de faire : nous n'établissons jusqu'à présent, en Algérie, que des individus pris au hasard, n'ayant aucun lien entre eux ; et, lorsque nous leur avons donné des terres, un maire, des gendarmes et même un percepteur, et quelquefois un curé, nous croyons avoir fondé un village colonial …  Quel miracle si de semblables agglomérations d'individus avaient la moindre force collective pour résister aux Arabes, ou pour combattre avec succès les puissantes exigences du sol et du climat. La plus faible tribu arabe dépouillerait facilement le plus gros …de ces villages. Quelques maraudeurs suffiraient pour mettre sur pied, nuit et jour, tous ces petits bourgeois campagnards, gardant chacun son lopin de terre et sa gerbe de blé. De pareilles concessions sont déjà faites, des villages, fort heureusement peu nombreux et près de la capitale, sont fondés sur ce principe de liberté, de divisibilité, de mobilité, que je crois tout-à-fait incompatible avec l'ordre, la constance que nous devons avoir en Algérie » pour coloniser le pays.

 Au vu de ces échecs, Prosper Enfantin, conformément à son programme socialiste, explique « qu'il faut détruire, au moins dans son absolutisme, et réduire à des limites infranchissables la propriété individuelle de la terre. ».

L’auteur va alors élaborer une méthodologie de la création du village colonial :

     . « Lors donc que des colons se présentent ou que le Gouvernement les appelle, la première chose n'est pas de leur distribuer individuellement des terres, comme on le fait aujourd’hui ; c'est de les former en société, de fixer les bases de leur association, de déterminer le nombre convenable de familles pour telle localité, l'étendue du territoire qu'elles occuperont, la forme de leurs villages et de leurs fermes, leur mode d'organisation et leur règlement de travail ; en un mot, de les. constituer en corps. ».

     . Il conviendra ensuite de créer la colonie : son territoire sera délimité et cadastré par l’Etat. Il sera impossible de le diviser. La colonie ne se composera  d’aucune ferme isolée, les colons seront regroupés dans un village au centre du terroir. Sauf dans les jardins, la culture du sol sera effectuée en commun par les familles qui composent le village.

 La seule exception au système communautaire résidera dans la jouissance individuelle des maisons et des jardins. Enfantin prévoit même que les colons pourront les vendre à condition que l’acheteur soit reconnu par la colonie comme un de ses nouveaux membres. De même, s’il est nécessaire d’agrandir le village, il sera possible d’insérer de nouvelles familles en permettant la création de nouvelles maisons et de nouveaux jardins.

 Le village colonial sera administré comme les sociétés anonymes existant en France :

     . « la propriété aurait le caractère foncier quant au fond, et  mobilier quant au titre » on distribuera à chaque ferme composant le village des coupons qui lui permettraient de recevoir sa part des recettes du village, déduction faite des frais généraux (entre autres, achat de semences et de matériel, frais de fonctionnement de l’association, impôts et amortissements…)

     . . « Les recettes générales comprendraient, outre les fruits du travail, le produit des lots de terre, vendus, pour jardins ou maisons, à des cultivateurs ou des artisans qui viendraient se fixer sur le territoire de la société. »

     . L’association « seraient gérée et administrée par les intéressés sous la surveillance des délégués de l'autorité publique, et conformément à des statuts autorisés par le Gouvernement, acceptés par les intéressés et publiés officiellement. 

 Prosper Enfantin termine ainsi sa description des colonies civiles par une interrogation : Trouvera- t-on des capitalistes qui consentent à courir le risque d’investir des fonds pour leur création en Algérie.

à suivre...


samedi 3 décembre 2022

Les intellectuels face à la conquête de l'Algérie de la monarchie de juillet (12) : PROSPER ENFANTIN

 L’ANALYSE DE LA SITUATION DE L’ALGERIE A LA FIN DE LA MONARCHIE DE JUILLET VUE PAR TROIS INTELLECTUELS

PROSPER ENFANTIN


LE CONSTAT DE CE QUI A DÉJÀ ÉTÉ RÉALISÉ EN ALGÉRIE

Pour cette étude, Enfantin va scinder le système colonial en deux parties :                                                  .  les colonies militaires qui lui semblent proches de ses idées,                                                                  . les colonies civiles qui, au contraire, s’en éloignent totalement. 

LES COLONIES MILITAIRES

Il convient d’abord de remarquer que le livre de Prosper Enfantin a été écrit alors que se mettait en place le projet  Bugeaud de colonies militaires. l'auteur manquait donc de recul pour évaluer ce système. Globalement, il l’approuve, même s’il met en garde contre certains travers pouvant intervenir, eu égard aux penchants instinctifs des occidentaux pour la propriété.

Pour lui, les colonies militaires  sont un exemple de ce qu’il faut faire en Algérie, surtout si elles suivent le modèle des colonies romaines et des colonies Magzen de l’époque de la Régence. En outre, pour réussir, elles disposent de deux précieux atouts :

     . D’abord, les militaires sont habitués à une discipline façonnée par des années de service : « Conservons avec soin le caractère collectif et hiérarchique de l'armée, son esprit, de corps ses principes d’honneur, de dévouement aussi la noble ambition d'un désintéressement personnel »   

     . Un autre atout réside dans le fait que la plupart des soldats proviennent des campagnes, ils sont donc aptes aux travaux agricoles. Ce sera, selon Enfantin, une opportunité et une chance puisqu’au sortir de leur engagement, le soldat « n'a généralement d'autre avenir heureux que le retour au village, sain et sauf, mais avec quatre années d'Algérie qui l'ont vieilli de dix ans et lui ont fait oublier son état ».

Ces deux caractéristiques sont éminemment favorables à l’instauration de colonies basées sur la propriété collective, mais, selon Prosper Enfantin, elles ne seront conformes à ses conceptions qu’à trois conditions :

  1- « Que la propriété soit collective, qu'elle soit propriété du corps, qu'elle soit dirigée et administrée hiérarchiquement, conformément aux grades obtenus … par un service réparti également sur tous. ». Pour Prosper Enfantin, cette propriété collective dans les colonies militaires est, non seulement utile, mais aussi nécessaire :

   . Dans les endroits où ces colonies seront implantées, la grande culture est la seule qui soit praticable et rentable.

   . Avant toute culture, il sera nécessaire que soient accomplis « les travaux de défense, de conservation, ceux d'irrigation et de communication », ce qui implique la participation de tous.  Si la propriété du sol était individuelle, cette mise en commun des efforts de tous serait quasiment  impossible.

     . Enfin, dans les systèmes de travail collectif, l’aisance et la réussite viennent plus rapidement que dans les colonies où règne le régime de la propriété individuelle.

2- « Que tout motif de tendance à la propriété individuelle, à l’égoïsme des intérêts particuliers, …soit combattu et ne trouble pas l'esprit de corps et la discipline, indispensables à la force, à la sécurité des colonies militaires que, tous apprennent à respecter la propriété commune comme une propriété commune, comme une propriété du drapeau, comme le signe de la bravoure et de la force du corps, et qu'ils soient excités ainsi à la cultiver., à l'améliorer, à l'enrichir, et à ne jamais lui causer dommage ». Pour cela, l’auteur compte à la fois sur l’éducation des colons militaires mais aussi aux encouragements procurés par un équitable avancement et par un système de récompense pour leurs travaux personnels.

3° Enfin, que « le casernement, le vêtement, la nourriture, les travaux, le service, soient conçus et réglés en vue du sol et du climat nouveaux où les Européens doivent vivre, où ils doivent être aussi bien cultivateurs que militaires; et, par conséquent, qu'on en prenne l'inspiration dans l'observation attentive des habitudes arabes : sous tous ces rapports que l'étude de la langue arabe soit encouragée. » Il est nécessaire que se produise, en effet, chez ces militaires devenus colons, une totale mutation mentale : jusqu’alors l'« arabe »  était un ennemi à abattre et à piller, il faudra maintenant le considérer comme un partenaire avec qui se noueront des relations d’échanges et de bon voisinage.

En ce qui concerne la répartition des bénéfices  de la colonie militaire, Prosper Enfantin  écrit : « Le produit du travail du bataillon devrait être distribué, après réserve des semences et de l'entretien des instruments de travail, en trois parts égales :                                                                                              . la première, affectée à l'amortissement des premiers frais d'établissement et, en partie, aux travaux d'utilité publique.                                                                                                                             . La seconde, venant en déduction de la somme annuellement consacrée à l'entretien du bataillon             . La troisième, divisée en deux parts égales : l'une consacrée à la retraite des soldats-colons, l'autre pour haute-paie, ou supplément de solde, distribuée dans des proportions déterminées, aux soldats, aux sous-officiers et aux officiers et pour primes décernées aux soldats et sous-officiers, par le corps d'officiers présidé par leur chef, directeur de la colonie. »

 Selon l'auteur, c’est dans la troisième part de cette répartition que réside le danger essentiel pouvant guetter la colonie : les militaires ne seront plus seulement récompensés par les honneurs, la gloire et l’avancement qui en découle, désormais, ils percevront une partie des bénéfices de la colonie. Il est à craindre que leur enrichissement devienne «  une passion effrénée, insatiable » les amenant à revendiquer le partage des biens de la colonie, ce qui serait catastrophique puisque le « désir excessif de .. posséder » conduira à la faillite de la propriété collective  des terres dans les colonies militaires ». Pour l’éviter, Enfantin compte sur l’esprit de solidarité, d’esprit de corps et de discipline que l’armée a inculqué aux soldats,

Enfin, en ce qui concerne les colonies militaires, Prosper Enfantin montre leur importance dans la politique de coexistence pacifique entre français et « arabes » : la double qualification de paysans-soldats leur permettra à la fois de combattre mais aussi de permettre aux autochtones de constater les bienfaits que notre civilisation pourrait leur amener. « si nous voulons .. introduire (dans les tribus) quelque chose de nouveau, n'oublions pas qu'il faut, pour cela, que cette création ne blesse point leurs idées, qu'elle y soit même conforme, et surtout qu'elle soit favorable à leur intérêt. ».

Pour réussir, Prosper Enfantin élabore toute une stratégie :

     . D’abord, il est nécessaire que les colonies militaires soient établies aux abords immédiats des tribus ; pour cela, il table sur le fait qu’aux limites des terres tribales, il existe des zones désertes où, à l’époque de la régence, régnait une insécurité constante consécutive aux rivalités entre tribus. Rappelons à cet égard, que, selon Enfantin, les turcs usaient d’une politique ayant pour but de « diviser pour régner » et donc laissaient se produire les guerres intestines. Depuis la conquête française, toujours selon Enfantin, ces méthodes ne sont plus de mises, désormais il faut « associer pour régner ». Dans cette perspective, les zones constituant les frontières des terres tribales deviendraient sûres et on pourrait donc y installer des colonies militaires.

     . Tout le reste du mode de vie des tribus ne devra pas être modifié, on se limitera, comme je l’ai écrit à « bâtir le manoir du cheik, la mosquée, le tribunal du cadi et la fontaine (et de) faire planter des jardins. La coexistence pacifique entre ex-militaires français et « arabes » sera un des facteurs essentiels pour unifier les modes de vie : les autochtones, lorsqu’ils visiteront le village de colons, pourront ressentir les avantages qu’ils auraient à se sédentariser, à l’inverse, les colons apprendront des autochtones, la manière dont ils pourront s’adapter aux conditions climatiques et géographiques du pays.